Transcription de l'interview :
Antoine : Bonjour, bienvenue dans notre podcast sur les acteurs de l'innovation. Je suis ravi d'accueillir Xavier aujourd'hui, avec qui on travaille depuis plus de 20 ans. Longue aventure, beaucoup d'innovation. Et pour commencer, Xavier, j'aimerais que tu nous présentes rapidement ton parcours, parce qu'il est quand même particulièrement original.
Xavier : Ben écoute, merci beaucoup Antoine de me recevoir. Effectivement, c'est un parcours complètement atypique qui part un peu dans tous les sens, mais qui est intéressant. J'ai d'abord fait du football en tant que professionnel, parce que c'était un rêve. J'aspirais à ça, j'avais les posters des joueurs au-dessus de mon lit. J'ai fait ça, j'étais très déçu par ce rêve — ça arrive. Donc j'ai arrêté très tôt, à 22 ans. J'ai repris l'entreprise de mon papa qui faisait de la construction métallique — des portes, des fenêtres, des bâtiments. Ça ne me plaisait pas du tout, et j'ai simplement changé ce qui ne me plaisait pas : ce qu'il faisait en grand, je l'ai fait en petit. Au lieu de portes et fenêtres, c'est devenu des vitrines. Comme si on diminuait le bâtiment. Et puis après, je me suis lancé dans l'horlogerie, un peu par un concours de circonstances, mais certainement parce que ça me plaisait beaucoup, et parce que notre implantation régionale fait que c'est dans l'horlogerie qu'on doit vivre.
Antoine : Voilà. J'ai une autre question qui m'interroge beaucoup : on est connu pour avoir réussi à supprimer les cloches en verre dans l'horlogerie. J'imagine bien que cette idée, tu ne l'as pas eue un matin après ta douche. Cette innovation, elle est née comment ?
Xavier : Je crois qu'elle est liée à ma personnalité. Je ne peux même pas te raconter comment elle est née. Je pense qu'elle se retrouve dans tout ce que je fais dans ma vie. C'est simplement se dire : "Je n'ai pas envie de suivre les autres. Je n'ai pas envie de suivre des règles qui ont été écrites par je ne sais qui." Moi, je pense qu'on peut tout remettre en question. Il faut donner du sens à ce qu'on change — c'est très important, il ne faut pas changer pour changer. Et puis je trouve que les outils que la technologie apporte font rêver. J'ai envie de vivre avec mon temps. Petit à petit, on a remis en question ce que je pensais être juste de remettre en question, pour arriver à de l'innovation dans à peu près tous les domaines. Mais c'est lié à une façon de penser, à une curiosité, à un questionnement personnel, et à l'envie d'aller un peu plus loin que les autres.
Antoine : Quand on parle d'innovation aujourd'hui, c'est un mot très utilisé, voire galvaudé. Dans ta vision des choses, l'innovation, c'est quoi ?
Xavier : Il faut d'abord se mettre d'accord sur ce qu'est l'innovation. Il y a l'innovation et l'amélioration — améliorer un produit, ce n'est pas innover. Pour moi, l'innovation c'est quelque chose de disruptif : on réinvente quelque chose, on désapprend ce qu'on a appris. C'est vraiment lié à un risque, à une prise de risque, à la recherche de quelque chose de complètement nouveau. Se poser la question de ce qui n'a jamais été fait. C'était Einstein qui disait : "Si vous n'échouez pas de temps à autre, c'est que vous n'innovez jamais." C'est une prise de risque invraisemblable, les gens ne s'en rendent pas compte.
Antoine : Tu peux nous raconter un peu l'histoire de la jeunesse du Raptor ? Parce que le Raptor, c'est vraiment emblématique — quand on en parle, on pense à toi tout de suite.
Xavier : Alors ça, c'est génial, parce qu'on l'a fait ensemble il y a 20 ans — c'est vraiment très vieux — mais ça va résumer tout ce que je viens d'expliquer. Je me retrouve dans le bureau de Jean-Claude Bibert qui me dit qu'il aimerait faire quelque chose qu'on n'a jamais vu, pour présenter ses produits. Et je lui dis en réponse : "Mais est-ce que vous êtes prêt à abandonner tout ce qu'on a vu jusqu'ici ?" Les cloches en verre, les plots qui soutiennent les montres, l'éclairage spot sur le côté. Il dit oui. Alors j'ai dit : "Abandonnons tout ça." On enlève la cloche en verre — et tout ce qui découle de cette décision, c'est-à-dire ne plus utiliser de verre de protection, vous vous retrouvez face à des problèmes qu'il faut résoudre par la technologie. J'y avais pas pensé avant. Je me suis dit : "Comment on va faire pour protéger le produit ?" La technique est venue répondre à ce problème. C'est vraiment désapprendre ce qu'on a appris, en toute humilité. On doit réinventer quelque chose d'absolument nouveau, on fait face à des problèmes techniques et esthétiques — et c'est ce qu'on a résolu ensemble.
Antoine : Si tu devais nous raconter une anecdote où tu t'es dit : "Là, on est dans un vrai défi, là il y a innovation" ?
Xavier : J'en ai plein. Tout le problème de l'innovation, c'est de savoir comment le public va recevoir la nouveauté. Rien n'est plus fort qu'une idée dont l'heure a sonné. Vous pouvez inventer la chose la plus extraordinaire du monde — si le public n'est pas prêt à la recevoir, ça ne marchera pas. Il faut toujours anticiper. Mais l'anecdote qui m'a le plus marqué personnellement, c'est plus dans l'affectif. C'était à Baselworld, avec monsieur Hayek, le grand patron du groupe Swatch, à 80 ans. Je lui fais essayer le pulsographe, où on entend les vibrations de chaque pièce à l'intérieur de la montre. Tout à coup, il appelle ses collaborateurs, demande à aller chercher un double tourbillon — et je vois cet homme de 80 ans se mettre à genoux et écouter chaque vibration de ses produits, pendant des minutes et des minutes. Il tourne la tête vers moi en disant : "C'est extraordinaire, monsieur." Ce jour-là, je me suis dit : tout ce que j'ai essayé de faire jusqu'ici — réveiller l'enfant qui est en nous — j'avais un homme de 80 ans, hyper puissant, qui avait besoin de rêver. J'étais exactement là où il fallait être.
Antoine : Belle histoire, je pourrais l'écouter dix fois. Depuis quelques années, tu as beaucoup communiqué sur la Romanelle Valley en défenseur acharné du Suisse. Tu peux développer ?
Xavier : Alors là, c'était vraiment un peu provocateur — j'aime bien provoquer. Avec un ami photographe, on était juste en dessous de chez moi à Romanel, à 200 mètres, sur un terrain vague. On faisait des photos de vitrines, soleil couchant, on écoutait les Red Hot Chili Peppers, et on se disait : "Mais on est à Los Angeles !" Sur les réseaux, je taguais Los Angeles — tout le monde y croyait à fond. Et en fait, j'ai joué là-dessus parce que c'était en Suisse, ça faisait très Los Angeles, mais comme si nous n'étions pas capables d'innover. La Silicon Valley, meilleure que nous ? Je ne le pense pas. En Suisse, on est largement aussi bons qu'eux. Il faut arrêter avec ce snobisme de penser que c'est toujours mieux ailleurs. Tout ce remue-ménage, c'était à 200 mètres de chez moi. Je l'utilise dans toutes mes conférences. Ben non, ce n'est pas Los Angeles — c'est la Romanelle Valley.
Antoine : Et une dernière question, importante : si tu devais résumer l'innovation en un seul mot, c'est quoi ?
Xavier : Pour moi, c'est le risque. Les gens ne mesurent pas ça. Ils pensent que c'est facile d'innover. Dans tous les projets qu'on a faits depuis 20 ans, c'est une prise de risque extraordinaire. On ne sait pas si ça va marcher, si le public va l'aimer, si ça va se vendre, si on va pouvoir le produire. Il faut avoir beaucoup d'humilité parce qu'on peut tout perdre — on a mis nos entreprises presque en danger, financièrement, technologiquement. Mais c'est un état d'esprit extraordinaire. Je suis vraiment heureux qu'on fasse ça depuis 20 ans, et qu'on ait 20 prochaines années extraordinaires à venir.
Antoine : Un grand merci pour ton témoignage aujourd'hui. On peut retrouver toutes tes vitrines et projets sur www.ditelin.ch. Un immense merci, et au plaisir de continuer à travailler ensemble sur les 20 prochaines années.
Xavier : Merci beaucoup Antoine, à très bientôt pour d'autres projets !