Transcription de l'interview :
Antoine : Bonjour, bienvenue dans notre série de podcasts sur les acteurs de l'innovation. Aujourd'hui, nous avons le plaisir d'accueillir Philippe Vallat, avec qui nous travaillons depuis près de 20 ans. Philippe, tu es designer. Peux-tu nous raconter ton parcours, assez atypique, qui t'a mené à la direction de Pilot Design ?
Philippe : Bonjour Antoine, je suis content d'être à tes côtés aujourd'hui.
J'ai fait l'École Cantonale d'Art de Lausanne, puis un passage par l'Institut Européen de Design à Milan. Ensuite, j'ai travaillé quelques années dans une société spécialisée dans les stands d'exposition et les boutiques. Cela a donné une nouvelle direction à ma profession, qui était à l'origine davantage liée au design produit et au design industriel.
J'ai principalement travaillé dans ces domaines pour l'horlogerie et différentes marques internationales, avec des projets réalisés un peu partout dans le monde. Ces expériences ont ensuite débouché sur des boutiques et des points de vente développés et installés pour de grandes marques.
Je n'ai jamais laissé tomber le design produit, qui reste la base de mon métier. Nous avons aussi réalisé de belles collaborations ensemble, notamment avec le lancement de la marque Around Five.
La particularité de notre bureau, c'est que nous touchons à énormément de domaines. Cela peut aller d'un petit objet à un grand espace. Pour les stands d'exposition, on parle parfois de structures à trois étages, presque comme des maisons. Nous ne sommes donc pas ultra-spécialisés dans un seul domaine, mais cela nous donne une perspective intéressante et une certaine fraîcheur dans notre approche.
Antoine : Si l'on parle d'innovation, qui est le thème de notre podcast, y a-t-il un défi particulier ou une innovation que tu pourrais nous raconter ?
Philippe : Je choisirais le projet de l'horloge Around Five, sur lequel nous avons travaillé ensemble. L'idée était de réinventer l'affichage de l'heure à partir d'un mouvement linéaire.
Nous sommes arrivés à cette idée du chemin du soleil par rapport à l'horizon : le soleil monte, atteint son sommet à midi, redescend, puis se trouve tout en bas à minuit. Une ligne d'horizon vient séparer cette courbe.
J'aime bien faire table rase et essayer d'amener quelque chose de neuf, mais qui fasse sens. Rien ne doit être gratuit. Il faut de la substance, et si possible une substance nouvelle.
Antoine : C'est vraiment une sculpture du temps. Cela reste un objet intemporel. Félicitations pour ce coup de crayon.
Comment définirais-tu l'innovation ?
Philippe : Pour moi, l'innovation est un état d'esprit. C'est réussir à faire table rase, repartir de zéro. C'est aussi, quelque part, une forme d'ignorance.
J'aime cette idée : si tu veux amener quelque chose de neuf, tu es obligé d'ignorer certaines règles. Tu dois parfois ignorer le fait que ce n'est peut-être pas possible, et le faire quand même.
Il y a aussi une notion de rupture. Les choses se font d'une certaine manière, mais toi, tu choisis de faire autrement.
On retrouve cela dans les changements d'équipe. Si tu prends uniquement les spécialistes d'une industrie, il sera difficile de créer une vraie révolution ou de dépasser certaines limites. Mais si tu fais intervenir des personnes avec d'autres manières de réfléchir, même si elles ne sont pas validées par les spécialistes, tu crées de nouveaux possibles.
C'est donc assez paradoxalement lié à une forme d'ignorance, ce que je trouve intéressant.
Antoine : Nous parlions justement d'équipe. Nos deux équipes travaillent très bien ensemble et ont du plaisir à collaborer. Comment caractérises-tu la relation entre designer et ingénieur ?
Philippe : Un ingénieur et un designer ont forcément des perspectives très différentes. Pour que cette relation soit féconde, il faut d'abord de l'écoute.
Le premier mot, pour moi, c'est l'écoute. Elle vient avec la confiance, qui serait mon deuxième mot. Cette confiance se construit avec le temps. Les logiques d'écoute, d'échange et de confiance ne se mettent pas immédiatement en place.
Quand on réussit à se respecter, à s'écouter et à se faire confiance, les égos deviennent moins présents. Une idée peut venir de n'importe où, ce n'est pas grave si elle vient de l'un ou de l'autre. C'est là que l'on crée une vraie plus-value.
Deux personnes qui font presque la même chose peuvent produire quelque chose de bien, mais ce ne sera pas aussi fécond que deux personnes très différentes dans leur approche. Quand cette alchimie prend, cela devient vraiment intéressant.
Aujourd'hui, nous avons aussi de magnifiques outils pour échanger des fichiers 3D, retravailler et collaborer facilement. C'est presque magique.
Antoine : Respect, complémentarité et plaisir.
Philippe : Oui, le plaisir est central. Quand on travaille avec la sensation d'un enfant qui joue aux Lego, on est complètement investi. Et quand on réussit à faire cela en équipe, avec l'envie de continuer à échanger même en fin de journée pour améliorer le projet, c'est généralement le signe que l'on produit des choses intéressantes.
Antoine : On parle souvent de designers au sens large. Quelle est ta vision du designer industriel ?
Philippe : Ma vision du designer industriel, c'est d'abord de s'éloigner de l'aspect purement stylistique.
Pour moi, le design consiste à écouter un brief et à répondre réellement à la demande du client. Il faut accepter les contraintes. On ne fait pas du design d'auteur : on doit livrer quelque chose qui correspond à l'identité de la marque, à son univers, et réaliser avec ces contraintes une réponse optimale.
Je suis moins à l'aise avec les approches liées à la mode ou au côté très « fashion ».
Pour revenir à l'horloge Around Five, elle vieillit bien parce qu'elle ne correspond pas à un courant esthétique précis. Elle repose presque sur des mathématiques, des proportions, une réflexion formalisée. Cela permet de créer quelque chose dont on peut, quelque part, certifier la valeur.
Quand on parle uniquement de goût — arrondi, bleu, ou autre — cela devient plus difficile à gérer.
Antoine : Dans ce podcast, nous posons une question commune à tous nos acteurs de l'innovation. En un seul mot, pour toi, l'innovation, c'est quoi ?
Philippe : Ignorance.
Antoine : Je suis fan. Un immense merci pour ta présence aujourd'hui. C'est toujours un plaisir de travailler avec toi. Pour les personnes qui nous suivent, vous pouvez retrouver plus d'informations sur les projets de Philippe sur le site de Pilot Design.
Philippe : Avec grand plaisir.